socio

Écrits et oraux

Dissertation et commentaire

La dissertation et le commentaire.

 

Lire un texte ou un sujet : une exigence plus fine qu'il n'y paraît.


La première étape, qu’il s’agisse d’une dissertation ou d’un commentaire de texte, et quelle que soit la forme que revêtent ces exercices dans les différentes filières, est la lecture.
Bien lire et relire un texte, des documents, ou l’intitulé d’un sujet est essentiel. Aussi étrange que cela peut paraître, on ne voit pas la première fois, et nombreux sont les rapports de jury de concours mentionnant les erreurs de lecture des sujets. Prenons l’exemple du sujet de CAPES de philosophie en 2001 : « le sujet : réalité ou fonction ? », à la faveur duquel un pourcentage non négligeable de candidats distraits ont, selon le rapport du jury, lu et traité : « le sujet : réalité ou fiction ? ». Malheureusement pour eux, le hors sujet est le danger le plus fréquent et le plus durement sanctionné, quand bien même le candidat est visiblement de bonne foi, et que l’on peut supposer un acte manqué ou une lecture trop rapide.
Au-delà de l’erreur littérale d’ailleurs, une lecture peu attentive de l’intitulé risque de conduire à un défaut de problématisation ou à un repli plus ou moins conscient sur les connaissances les mieux maîtrisées. Seule une lecture approfondie et efficace permet de se prémunir, et d’affronter honnêtement les enjeux de ce qui est écrit. En ce sens, une lecture n’est véritablement profitable qu’à la condition d’être active, c’est-à-dire captive puis critique.
La première lecture, comme lecture captive, doit être volontairement naïve et ouverte. Il faut savoir se rendre disponible aux différentes sollicitations : un sujet comme un texte contiennent des notions, des données, de nombreuses informations qu’il faut repérer et interroger. Votre but est ici de comprendre, c’est-à-dire d’analyser ce qui est dit, et de l’interpréter de la façon la plus honnête et neutre possible. Avant que d’adresser un discours critique, faites simplement la part des choses, en cherchant de façon bienveillante à saisir le message transmis, et à pouvoir en justifier l’interprétation que vous allez progressivement construire. S’il s’agit d’un texte ou d’une citation, le paratexte est essentiel. Demandez-vous, par exemple, ce que signifie le titre de l’ouvrage, sa date de publication, son lieu de publication. Demandez-vous également qui parle, à qui, comment, pourquoi, à quelle fin. Toutes ces questions auront pour but de produire des conditions d’intelligibilité d’un discours, c’est-à-dire de saisir où se situe le texte ou la citation, sans chercher à le faire d’abord parler à partir de ce que vous êtes vous-mêmes, ici et maintenant. Les Discours à la nation allemande de Fichte, sans se résumer à des explications psychologisantes ou historicisantes, ne sont pas compris pour ce qu’ils sont si vous ignorez le contexte de la politique impériale napoléonienne. De façon analogue, pour le sujet, la lecture doit d’abord être soucieuse de comprendre le sens des mots, en mobilisant des définitions simples et du sens commun. Le but est donc de vous approprier le sujet, avant que de le surinterpréter, comme si vous étiez informés des intentions de celui qui l’a donné, au-delà du sens des mots strictement consignés. Il serait par exemple douteux de considérer qu’un sujet historique vous interrogeant sur la laïcité en Europe implique nécessairement que cette laïcité se définit selon les modalités républicaines françaises du début du vingtième siècle, alors que la conception française est elle-même le résultat d’un débat et de choix opérés à cette époque. 
Votre seconde lecture doit être avertie, presque suspicieuse. Elle a pour but de prendre du recul pour interpréter les choix argumentatifs de l’auteur du texte ou de la citation, ou les choix de vocabulaire de celui qui a donné le sujet. C’est ici que vous devez soumettre le propos à un questionnement qui vient de vous, c’est-à-dire de vos connaissances, ou au moins de votre esprit critique. L’exigence critique est double : interne et externe. Interne, puisqu’il s’agit d’interroger les possibles contradictions d’un propos, entre les termes d’un sujet ou entre les affirmations d’un texte. Bon nombre de textes ou de sujets présentent des incohérences, volontaires ou non, et s’offrent à une critique des liens logiques, des connections conceptuelles qu’ils font. Le fait de réussir à montrer qu’ils ne possèdent pas toujours la logique qu’ils prétendent avoir vous aidera à mettre en lumière ce qu’il faut pour les compléter, ou au contraire pour les infirmer. L’exigence de critique externe tient au fait qu’on attend de vous que vous mettiez en question les présupposés ou les implicites du propos. Les sujets comme les textes ne sont compréhensibles que parce qu’ils supposent que le lecteur partage un certain nombre de convictions, et y adhère. Par exemple, la dénonciation que fait Marx du processus d’accumulation du capital suppose un certain fonctionnement des règles de l’entreprise, qu’il est alors possible de contextualiser historiquement pour en évaluer la pertinence par rapport à ce que vous savez de la situation réelle du monde entrepreneurial de l’époque, et ensuite de comparer historiquement, afin de savoir ce qui a pu changer depuis. De même, le fait d’employer certains mots dans un sujet, comme le fait d’employer le mot « inconscient » plutôt que d’employer la formule « ce qui n’est pas conscient », dénote les choix implicites de celui qui a choisi la formulation du sujet, choix qui révèlent une manière de penser et une façon de comprendre le problème. L’important est donc ici de lire en questionnant, de forcer le texte, la citation ou le sujet à répondre, sans pourtant que cette lecture orientée ne finisse par devenir une lecture biaisée, oublieuse de la première lecture, et aveugle aux multiples perspectives.


Problématiser : développer son esprit critique, de l'introduction aux transitions.


Les modalités concrètes de ce que doivent être une bonne introduction, un bon plan et une bonne conclusion varient sensiblement d’une discipline à l’autre. Toutefois, au degré de généralité qui nous intéresse ici (les sciences humaines dans leur ensemble), l’accent doit être mis sur l’importance de la problématisation. De nombreux exercices rendus n’en proposent tout simplement pas, ce qui vous expose aux risques d’un hors sujet, d’une récitation sans pensée du contenu du cours, ou d’un exposé de platitudes.
À défaut d’une problématique claire, énoncée dès l’introduction, vous multipliez souvent une liste de questions hétéroclites, sans lien apparent, lesquelles ne donnent pas d’axe ou de colonne vertébrale à votre travail. Sans problématique, le corps du texte s’apparente alors souvent à un patchwork de références, de réflexions juxtaposées, ou à un défilé de doctrines. Or, on vous demande moins d’énumérer ou de classer (l’histoire n’est pas l’archive), que de conceptualiser le sujet, montrant précisément en quoi il pose problème. De plus, vous n’aurez pas toujours les moyens de l’érudition et une bonne problématique, justifiée et solide, peut vous garantir sinon de bonnes surprises, du moins une moyenne assurée.
Pour saisir cette pente glissante, un exemple : traiter de « la place de la Guerre Froide dans la politique étrangère de la France de 1947 à 1974 », ne revient pas à faire le récit des différents événements de la Guerre Froide, mais à analyser l’implication de ces événements sur l’ensemble de la politique étrangère française. La façon dont vous aurez, ou non, problématisé le sujet, détermine l’ensemble de l’argumentation. Soyez donc vigilants et osez, non pas imposer, mais faire parler la question. De même, la question : « Peut-on remédier à la vie malheureuse ? », ne devient un problème qu’à la condition de vous demander ce qu’est une vie « malheureuse », afin d’identifier non seulement des remèdes, mais également des causes, ce qui vous permettra d’apercevoir en quoi le fait de jouer sur une cause en engage en fait plusieurs, et détermine la complexité des solutions. Bref, dès l’introduction c’est à vous de transformer un sujet en problème.
Le souci de problématisation ne s’achève toutefois pas avec l’introduction. Si chaque discipline possède ses attentes formelles propres, toutes restent animées, quels que soient les types d’exercices, par une exigence de problématisation interne du propos. Le dénominateur commun d’un développement viable et réussi tient à l’importance cruciale des transitions soigneusement problématisées. Que vous passiez d’une analyse de facteurs à une typologie en géographie, d’un axe à un autre en commentaire littéraire, de l’examen d’une politique économique à ses limites dans une dissertation d’économie, ou encore d’une question à une autre dans un commentaire de documents historiques, l’exigence de transition est passablement identique. Il faut indiquer, parfois de façon très formelle, un processus, une progression des idées, c’est-à-dire justifier un changement et une évolution. Ces médiations sont non seulement nécessaires pour rendre visible votre démarche, mais pour montrer que vous ne juxtaposez pas arbitrairement des affirmations. Évitez les formules comme « nous avons vu que », « il s’agit maintenant de voir que », « nous montrerons que » ; ce métadiscours, souvent très lourd, privilégie l’ordre chronologique (d’abord, ensuite, enfin) au détriment de la démarche argumentative.
Soignez donc impérativement vos transitions, qui sont des points-clé, des liants de votre devoir en les rédigeant, par exemple, au brouillon en même temps que votre introduction ou votre plan. Dans la rapidité, cela vous permettra de sauver quelque peu votre style et surtout de repérer où vous vous en êtes dans l’enchaînement des idées.

Tous les + pour réussir :

L'auteur

Geoffroy Lauvau

 

Agrégé de philosophie, Geoffroy Lauvau est ATER à l'Université de Paris-Sorbonne (Paris IV) et membre de l'Observatoire européen des politiques universitaires (OEPU).
Spécialisé en philosophie politique et éthique, il achève actuellement un doctorat qui réfléchit à la confrontation entre la rationalité économique et la logique d'organisation de l'institution universitaire.