socio

Culture générale

Avec quels moyens ?

Les moyens d'une culture générale de spécialiste.

Procéder avec méthode


La constitution d’une culture générale de spécialiste exige de procéder avec méthode. Cette culture ne doit en effet pas être sollicitée ponctuellement, c’est-à-dire qu’elle ne se constitue pas de façon désordonnée, à la faveur de questions particulières auxquelles vous n’auriez pas la réponse. Il ne s’agit pas, par exemple, de rechercher à savoir qui était Périclès parce que dans un texte d’Aristote vous auriez croisé ce nom. Ce type de réflexe, pour utile qu’il soit, nous le verrons dans ce qui suit, n’a pas de sens isolément. Il ne peut fournir que des éléments dépareillés, dont la connaissance n’est pas fondamentalement utile, au-delà du moment précis où vous en avez besoin, par exemple dans le contexte particulier du texte d’Aristote que vous lisez.
Tout au contraire, la culture rigoureuse des sciences humaines relève d’abord d’une curiosité structurelle, c’est-à-dire qu’elle résulte d’une volonté de se constituer des systèmes de références et des représentations culturelles solides, qui serviront indépendamment d’un besoin immédiat d’informations, et deviendront donc autonomes. Autrement dit, le travail que vous devez faire est un travail a priori, qui devance les défauts de connaissances que vous allez rencontrer. Par exemple, si vous étudiez les Contes de Cantorbéry de Chaucer, quand bien même il s’agirait d’une simple analyse de vocabulaire, il est indispensable de replacer l’œuvre de ce père de la poésie anglaise dans son contexte historique et culturel. La lecture d’une présentation brève de l’époque est ici nécessaire, fonction que remplissent la plupart du temps les introductions des ouvrages. Néanmoins, ces introductions sont elles-mêmes souvent trop spécialisées, parce que destinées particulièrement à servir la lecture d’un ouvrage précis.
Il faut donc faire un pas de plus pour essayer d’assimiler une culture moins utilitaire, plus neutre, en vous reportant pas exemple à une encyclopédie généraliste, ou en consultant un ouvrage d’histoire. Ce travail pourrait bien sûr être infini, puisque tout propos généraliste éveille la curiosité, et appelle un approfondissement. Il faut s’interdire qu’une telle curiosité ne prenne le pas sur les exigences de spécialisation, et sur le travail immédiatement utile.


Rechercher une cohérence dans son cursus de formation


Pour éviter d’être sans cesse tiraillé entre la volonté de satisfaire sa curiosité culturelle, et la nécessité de répondre aux exigences de la spécialisation, il est utile de donner une cohérence à son cursus, au sein d’une année universitaire, voire d’une année sur l’autre. Le choix des objets d’étude que vous pourrez faire au long des années de formation n’est pas anodin. Trop d’étudiants choisissent de suivre tel ou tel cours parce que l’emploi du temps est commode, ou parce que l’enseignant est plaisant. Si ces éléments sont importants, ils ne sont pas exclusifs d’une réflexion sur les contenus, sur leur cohérence interne (les uns par rapport aux autres) et externe (par rapport à la culture propre de l’étudiant). Vous devez donc progressivement développer une logique de travail et de formation.
Cette logique est économique, puisqu’elle a pour but de vous éviter une dispersion dans vos objets d’études. Il est par exemple plus raisonnable, dans un cursus de Lettres modernes, de choisir un module d’enseignement consacré au symbolisme, si vous avez par ailleurs déjà choisi un autre module consacré au romantisme. Vous aurez ainsi une cohérence interne à votre représentation de la poésie du XIXe siècle. Il ne serait également pas absurde de choisir un module extérieur, dans l’UFR d’Histoire par exemple, qui porte sur l’histoire culturelle ou sociale du XIXe siècle. Ces choix stratégiques ne sont pas des choix pauvres, qui traduiraient la volonté d’en faire le moins possible. Ce sont au contraire des choix qui vous conduiront à construire une représentation précise d’un objet d’études. La diversité des parcours de formation au sein d’une discipline vous obligera d’elle-même à diversifier vos objets d’études : votre travail est donc plus de rechercher une cohérence, que vous la trouviez au sein d’une année, ou d’une année sur l’autre.
En outre, cette rationalisation relative de vos parcours n’est pas forcément désincarnée, et éloignée de vos centres d’intérêts. Il ne s’agit pas de vous obliger à rationaliser votre formation au point de vous mettre à étudier des auteurs que vous n’aimez pas, que vous ne comprenez pas, et que vous n’assimilerez pas. Il est certes nécessaire, pour devenir un spécialiste de votre discipline, de parcourir l’étendue de cette discipline, et de faire l’effort de ne pas laisser des béances dans votre formation (en refusant, dans un premier cycle de philosophie par exemple, d’étudier les philosophes de l’époque médiévale). Cet effort ne vous empêche toutefois pas de posséder certains centres d’intérêts, et de développer plusieurs objets de spécialisation au sein de la culture de votre discipline. C’est justement à la faveur de ces objets plus particuliers que vous pourrez développer une culture générale de spécialiste, puisque vous convoquerez les apports des autres disciplines de sciences humaines pour affermir votre connaissance d’un objet particulier d’études.


Savoir utiliser les outils d'information culturelle


Le danger principal, une fois compris l’esprit de la culture générale de spécialiste, est de se perdre dans les outils à votre disposition. Le monde éditorial français vous propose en effet une multitude d’outils dont vous peinez bien naturellement à comprendre la logique, et à évaluer la pertinence. Il faut donc vous faire aider dans la constitution de vos outils d’information.
Il est tout d’abord nécessaire de demander conseil à vos enseignants afin qu’ils vous indiquent les ressources qu’eux-mêmes utilisent pour développer les aspects culturels connexes à leurs propres disciplines. Pour l’essentiel, vous en viendrez à distinguer deux types d’ouvrages : les outils d’informations structurelles, et les outils d’informations ponctuelles. Les premiers sont des ouvrages généraux qui ont pour vocation vous donner une assise culturelle fondamentale. Ces ouvrages doivent faire l’objet d’un travail autonome, comme par exemple lorsque, à la faveur d’une spécialisation en philosophie de l’art, vous allez mobiliser un ouvrage d’histoire de l’art. Cet ouvrage peut alors être fiché de façon autonome, afin que cette fiche puisse vous resservir dans les prochaines années de votre formation. En revanche, le deuxième type d’ouvrages, ceux qui servent ponctuellement, sont des ouvrages utilitaires, comme des dictionnaires ou des encyclopédies. Ils vous fournissent des précisions ponctuelles et utilisables immédiatement. C’est par exemple le cas en économie lorsque, confrontés aux accents moraux victoriens de la théorie keynésienne, vous allez chercher ponctuellement des informations sur la morale utilitariste de la fin de l’époque victorienne. Vous consulterez alors l’index d’une encyclopédie, ou l’entrée d’un dictionnaire, qui vous aidera à trouver une information précise, en quelques minutes. Vous pourrez alors ajouter en marge du cours que vous avez pris en notes quelques précisions synthétiques, qui vous rappelleront les informations essentielles à connaître sur ce sujet.
Il est cependant nécessaire d’attirer votre attention sur le fait que les outils que vos enseignants vous conseilleront ne sont pas nécessairement adaptés à vos propres attentes. Il ne s’agit pas de dire que vos enseignants sont incompétents, mais plutôt que le rapport aux textes est souvent particulier, et dépend de facteurs personnels. Les outils qui ont ainsi été les plus utiles à certains ne seront pas nécessairement les plus adaptés pour d’autres. Il faut donc vous constituer progressivement des outils propres, en fonction de votre pratique. Le conseil des libraires, des bibliothécaires ou encore de vos camarades étudiants sont ici précieux pour multiplier les rencontres de ces outils. En outre, la connaissance des collections est essentielle. Ces collections suivent en effet souvent une ligne éditoriale particulière. Il n’est donc pas surprenant que vous retrouviez une même familiarité avec deux ouvrages portant sur des disciplines différentes, mais édités par une même maison. Votre but à moyen terme est donc de vous constituer une batterie d’outils que vous pourrez utiliser familièrement afin de parfaire votre culture générale.

Tous les + pour réussir :

L'auteur

Geoffroy Lauvau

 

Agrégé de philosophie, Geoffroy Lauvau est ATER à l'Université de Paris-Sorbonne (Paris IV) et membre de l'Observatoire européen des politiques universitaires (OEPU).
Spécialisé en philosophie politique et éthique, il achève actuellement un doctorat qui réfléchit à la confrontation entre la rationalité économique et la logique d'organisation de l'institution universitaire.