lettres
Littératures du Moyen Âge
Extraits
« Altérité, le Moyen Âge surprend autant qu’il déroute. Barbare, inculte, tyrannique, anarchique aussi bien que lumineux, jeune, raffiné et chevaleresque, les images liées à ces temps des origines ne cessent de s’affronter autour d’une vision évolutionniste de l’Histoire : le Moyen Âge serait ainsi le berceau d’une langue et d’une civilisation.
Dans cette perspective patriotique, qui parfois se fonde sur la commémoration ou au contraire sur la mise à distance, le discours scientifique peine à rendre compte de dix siècles hétérogènes souvent réunis par une représentation anachronique qui tend à transformer ce déjà « long Moyen Âge » (Le Goff, 1977) en « lointain miroir » (Tuchman, 1979).
Sentie comme une étrangeté, la société du Moyen Âge nous apparaît pourtant faussement unitaire (dix siècles réunis sous une même notion : le Moyen Âge) et complexe. Elle oscille entre familiarité abusive (abbaye romane, cathédrale gothique, Jeanne d’Arc, Arthur, etc.) et disqualification (le Moyen Âge incarne ce que la société moderne rejette : barbarie, archaïsme, etc.). Cette « double fracture conceptuelle » (Guerreau, 2001) empêche le regard critique de s’exercer. Certes, ce précis de littérature française du Moyen Âge n’échappera pas aux classements a priori, hérités de la tradition des études littéraires sur le Moyen Âge.
Mais au-delà de sa présentation traditionnelle (« langues, textes, contextes » et « formes d’écriture »), il souhaite engager une réflexion plus profonde sur les procédés de production du savoir, qu’il s’agisse du savoir au Moyen Âge mais encore du savoir contemporain constitué par un regard rétroactif, parfois patriotique, souvent ethnocentrique, sur la société du passé.
Ainsi, une première partie théorique et conceptuelle (« Aux sources d’une langue et d’une littérature ») présentant les problématiques indispensables à la lecture des textes littéraires du Moyen Âge offrira des clés de lecture pour comprendre l’idéologie qui sous-tend cette période complexe.
Une deuxième partie tentera de rendre compte des conditions matérielles de l’écriture, questionnant les thèmes et les motifs donnant naissance à une poétique des genres littéraires.
Une troisième partie proposera un panorama des grands genres littéraires du Moyen Âge, invitant par les clés de lecture fournies dans la première partie à dépasser les clivages catégoriels et à faire résonner les textes. De la notion conceptuelle à la pratique textuelle, des explications techniques à l’histoire des lettres, ce manuel invite à entrer dans le corps des textes médiévaux, fournissant par le glossaire, les index et la chronologie finale, les moyens de se déplacer dans l’espace du livre mais aussi dans l’histoire de la littérature du Moyen Âge. »
Littératures du Moyen Âge, Introduction, pages 7 et 8.
« I. Des oeuvres et des auteurs : aborder une réalité mouvante
Deux façons de penser le Moyen Âge émergent des histoires de la littérature. Certains auteurs, comme Curtius (Curtius, 1956), l’envisagent dans une continuité historique, effaçant les clivages entre périodes pour viser un continuum. D’autres considèrent le Moyen Âge comme une altérité féconde pour comprendre, dans l’acceptation de la conscience historique qui nous sépare d’elle, l’identité radicalement hétérogène qui lui est propre. Héritière de ces deux voies d’analyse, cette partie essentiellement théorique entendra ainsi rendre compte des problématiques qui sous-tendent les textes littéraires médiévaux, invitant le lecteur moderne à prendre en compte, par ses divergences matérielles et conceptuelles, la spécificité des productions artistiques du Moyen Âge. Qu’il s’agisse du genre littéraire des oeuvres (terme anachronique pour le Moyen Âge), de la question des origines conçue dans la perspective chrétienne comme le moteur et la finalité de l’écriture ou de l’absence de clivage des sciences, la littérature du Moyen Âge s’offre en rupture avec la conception contemporaine que nous nous faisons d’elle.
La question du genre littéraire
Les textes médiévaux n’ignorent pas la conscience des formes. En effet, elle se manifeste très tôt dans les procédés de réécritures (Cantilène de sainte Eulalie, par exemple, qui se calque sur le modèle latin de la séquence liturgique), elle se théorise encore dans des traités de poétique et de versification. Dès le XIIIe siècle, les auteurs de langue d’oc offrent des arts poétiques où le joi* se dit comme le moteur de l’écriture (Raimon Vidal, Razos de trobar ; Jofre de Foixà, Regles de trobar ; Leys d’Amors).
Le trobar, art d’écrire, repose sur un moteur et une finalité (joi), qui à l’aide d’une langue pure (fi) et bien mesurée (ben compassat) donne la possibilité d’émergence du nouveau (noel). La notion de nouveauté est complexe pour le Moyen Âge de langue d’oïl qui accepte certes le re-nouveau (voir, pour exemple, la reverdie*) mais qui s’inquiète de la nouveauté : elle est politiquement et théologiquement le signe d’une appartenance au monde d’après la Chute dans lequel le temps se conçoit comme une déchéance. Cette difficulté de penser la nouveauté comme rupture se fonde sur la conception d’un monde organisé, en partie, sur le principe généalogique. Qu’il s’agisse d’une généalogie humaine (la chanson de geste*, par exemple, qui tisse à partir du personnage de Guillaume de la Chanson de Guillaume les récits de son âge mur : Couronnement de Louis, Charroi* de Nîmes, Prise d’Orange, Aliscans, Moniage Guillaume, ou de son enfance : Enfances Guillaume) ou d’une généalogie symbolique (le Graal de Chrétien de Troyes se retrouve dans l’histoire de sa translatio* d’Orient en Occident dans le cycle de Robert de Boron), le principe de la génération, même discontinu, empêche toute idée de rupture d’émerger. Dès lors, la nouveauté s’écrit dans un horizon d’attente qui est celui de la filiation. Il faut ainsi attendre la fin du Moyen Âge pour que la langue d’oïl s’interroge sur la voix qui l’anime et sur ses modes de composition littéraire. »
Littératures du Moyen Âge, Première partie - Aux sources d'une langue et d'une littérature, pages 17 et 18.
« Saint Augustin est décisif dans la réception antique et dans la conception que le Moyen Âge se fait du signe : mot, événements et personnages sont autant de formes de signa que Dieu donne à l’homme pour qu’il accède au sens. Il s’agit donc, comme le comprennent Bède le Vénérable et saint Thomas, de mettre en rapport un événement réel avec un événement caché et d’interroger, selon Hugues de Saint-Victor et Pierre de Poitiers les res, personae, numerus, loci, tempus et gesta de l’Écriture comme autant de possibles rendant lisible le livre du monde.
La Nature elle-même devient le livre ouvert de Dieu, les Bestiaires et les Encyclopédies oeuvrant pour rendre compte de la totalité de ses mystères. De fait, comme invite à le faire l’exégèse chrétienne, il faut non seulement interroger le sens premier (le sens littéral de chaque élément) mais aussi l’interpréter pour le mettre en regard avec des sens complémentaires et non exclusifs afin d’atteindre la vérité.
Cette clé de lecture offrira à la littérature de langue d’oïl de nombreuses voies d’exploration. Ainsi du Graal qui devient dans le Perlesvaus et dans la Queste del saint Graal une allégorie dont la senefiance met en perspective l’Ancienne et la Nouvelle Loi.
Le faucon, outre ses sous-entendus sexuels portant sur l’organe sexuel féminin du con, servira aussi dans le Dit du faucon, oeuvre anonyme de la fin du XIIIe siècle, de leçon morale chrétienne traditionnelle : les pauvres connaîtront un sort heureux auprès de Dieu.
L’herméneutique chrétienne imprègne le mode de composition des oeuvres littéraires puisqu’il s’agit d’aller chercher derrière la fabula la senefiance profonde. Le bestiaire en est l’exemple le plus explicite car il incite, par la typologie animale, à déceler la vraie nature des animaux et à fournir une leçon au chrétien. L’astrologie, étude de l’influence des astres sur les événements et sur les hommes, invite à questionner le ciel sur le mode du lien entre microcosme et macrocosme (Hagin, Léopold d’Autriche, Simon de Phares). Elle permet, chez Bacon, de proposer une science de la nature et, chez saint Thomas, de prédire les événements naturels tels que les épidémies.
L’encyclopédisme s’illustre encore comme volonté de rendre compte de l’organisation du monde avec Bède le Vénérable, Hugues de Saint-Victor, Vincent de Beauvais, Alexandre Neckham, Barthélémy l’Anglais, Thomas de Cantimpré, Albert le Grand, Raymond Lulle, Brunet Latin. Le schéma idéal des encyclopédies médiévales offre ainsi l’image d’une progression qui va de la Création exposée dans la Genèse, explorant les quatre éléments qui constituent l’univers (la terre avec la géographie, l’eau avec l’hydrologie, l’air avec la « météorologie », le feu avec l’astronomie et l’astrologie) pour finir sur l’Histoire (Ancien Testament, histoire antique et histoire contemporaine). Dans cette vision totale, il n’y a pas de clivages des sciences – le trivium (grammaire, rhétorique et dialectique) et le quadrivium (arithmétique, géométrie, astronomie et musique) rendent bien compte de cet enseignement des sept arts libéraux compris comme une somme des savoirs.
Si ces genres littéraires qui se développent essentiellement aux XIIe-XIIIe siècles témoignent d’une conception et d’un enseignement de la foi qui passe par la méthode d’exégèse du livre du monde, les XIVe-XVe siècles continuent à investir, quoique différemment, cette lecture analogique. C’est le cas, par exemple, de l’Epistre Othea de Christine de Pizan, de l’Ovide moralisé attribué à Pierre Bersuire ou même encore du Roman de la Rose moralisé de Jean Molinet, qui poursuivent la tradition de transposition du signe et du sens. Dans cette vision eschatologique du monde qui passe par le nécessaire éclairage de l’exégèse, la figure de Fortune peut poser problème. »
Littératures du Moyen Âge, Première partie - Aux origines de la matière littéraire - L'écriture sacrée, pages 35 à 36.
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