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Lire les romantiques français

Extraits

 

« Préromantisme et postromantisme

Si le romantisme est une conséquence de la Révolution, des symptômes de ce qui allait arriver étaient perceptibles dès avant l’événement, ce qui permet de penser l’existence d’un préromantisme qui en France cristallise dans la personne de Jean-Jacques Rousseau. Ce qui étonne, c’est que sonoeuvre ait pu d’emblée, en plein milieu du XVIIIe siècle, réunir sous une forme si achevée la plupart des traits qu’on reconnaîtra plus tard sous le nom de romantisme. Rousseau fut en effet le grand modèle, en Allemagne comme en France. Rousseau réalise le paradoxe d’être à la fois et pleinement un auteur des Lumières et le premier des romantiques.
Ce paradoxe est analysé dans notre portrait de Rousseau. Comme il existe un préromantisme, il existe un postromantisme. Juin 1848, dès avant le coup du 2 décembre 1851, a été indiqué comme l’acte de décès du romantisme. « La réaction de 48 a coupé la France en deux », écrit Flaubert. L’ambiance change très vite après le drame de juin : les républicains se sont entre-massacrés ! Ils ont aboli la peine de mort en matière politique, mais Cavaignac a bombardé à coups de canon les barricades élevées par les républicains d’extrême gauche ; plus des milliers de déportations dans des conditions inhumaines ! De même qu’en 1793, la Terreur a porté un coup très dur à l’idéal des Lumières, de même, la guerre civile de juin 1848 a transpercé d’outre en outre l’enthousiasme révolutionnaire romantique.
Pour couronner le tout, quatre ans plus tard, le président de la République a violé sa propre Constitution par un coup d’État sanglant suivi d’une horrible répression. Et les Français ont approuvé ce viol par plébiscite ! Certains sont allés jusqu’à dire que Dieu était mort en 1848 (comme d’autres le rediront après Auschwitz). La bulle imaginative romantique a été crevée à coups de fusils. Sous le Second Empire, certains artistes ont participé aux fêtes impériales. Les plus remarquables se sont repliés dans un culte de l’art très impersonnel en rupture avec la bouffée sentimentale qui avait prévalu pendant une cinquantaine d’années.
Le temps de l’enthousiasme et du lyrisme est passé. La froideur du marbre succède à la chaleur de l’exaltation. Il faudra attendre l’affaire Dreyfus et la révolution d’Octobre pour que les artistes ressortent de leur coquille. Si les grands sentiments ont disparu après 1851, le romantisme se perpétue pourtant dans le post-romantisme, chez Flaubert, avec le Parnasse, chez Mallarmé, et même chez Proust : c’est qu’il est un objet sacré qui reste sacré, et même le devient de plus en plus, c’est l’Art lui-même. La septième hypostase concentre sur elle seule l’investissement affectif qui avait été fait sur les sept soeurs. En ce sens, le postromantisme n’est pas seulement l’inversion du romantisme, l’exaltation changée en inhibition de l’affectivité ; il en est aussi la perpétuation sous une forme refroidie et plus concentrée, l’Art tout seul. »

Lire les romantiques français, Introduction, pages 27 et 28.

 

« On partira de deux citations extraites des Mémoires d’outretombe : « Une seule passion dominait mon père, son nom »1 (t. I, p. 50) Et : « Après le malheur de naître, je n’en connais de plus grand que celui de donner le jour à un homme. » (I, p. 94) Qu’a-t-il bien pu arriver pour que le père et le fils soient animés de sentiments si opposés ? L’un est hanté par la filiation, l’autre l’a en horreur, en contravention avec ce qui avait organisé l’existence humaine depuis le commencement du monde.
Monsieur de Chateaubriand père tenait absolument à s’assurer une descendance mâle. Après la naissance d’un premier fils, il en voulut un second par sécurité, ce qui valut de naître à François-René, dût Madame de Chateaubriand supporter, entre-temps, quatre grossesses qui ne donnèrent que des filles. La passion du nom impliquait aussi sa pureté, éviter toute mésalliance et conserver, la vie durant, un comportement digne d’un homme d’honneur. Son fils s’engage-t-il dans l’armée ? Loin de lui donner de modernes conseils de prudence, ce père lui dit à son départ : « Conduisez-vous en homme de bien et ne déshonorez jamais votre nom. » Le fils coupa net le fil, ne voulut pas d’enfants, connut la tentation de l’inceste avec sa soeur, et prépara plusieurs générations de poètes à se détourner de la reproduction, immense modification de la sensibilité, sans doute la plus grande de toutes, puisque c’est le regard posé sur la vie même qui subit une détérioration radicale. Le statut de la littérature elle-même allait s’en trouver complètement modifié, puisqu’au lieu d’accompagner la vie, elle allait, avec le romantisme, se placer en marge de la vie ou carrément lui tourner le dos.
On verra que François-René, lui aussi, avait le souci de son nom, mais en un tout autre sens, à titre purement individuel, et non comme le patrimoine d’une lignée. René fut en effet le premier de ces nombreux romans dont le titre est un prénom (Obermann, Adolphe, Joseph Delorme, Lélia, etc.), celui d’un héros solitaire en proie à la désolation. En fait, nous sommes face à deux conceptions opposées de l’immortalité. Biologique ou littéraire. Familiale ou individuelle. Mon père, se demande François- René, « eût-il été sensible au bruit qui s’est élevé de ma vie ? Une renommée littéraire aurait blessé sa gentilhommerie ; il n’aurait vu dans les aptitudes de son fils qu’une dégénération. » (I, p. 165)
[...]

Les Mémoires d’outre-tombe (1848)

On insistera sur le destin croisé du Génie du christianisme et des Mémoires d’outre-tombe. Paru en 1802, le Génie obtint un succès qui n’est comparable qu’à celui de La Nouvelle Héloïse quarante années plus tôt. On ne le lit plus guère aujourd’hui. Inversement, les Mémoires d’outre-tombe publiées sous la Deuxième République eurent un succès mitigé à un moment où l’enthousiasme romantique se refroidissait : c’est maintenant une oeuvre universellement admirée. La réputation actuelle de Chateaubriand tient donc à un livre qu’on ne connut pas de son vivant.
Ce monument autobiographique, rédigé trente années durant, de 1811 à 1840, diffère complètement de celui qui l’a illustrement précédé, Les Confessions de Rousseau. Ce dernier s’était proposé de tout dire, y compris sa vie personnelle la plus intime. Ce jeu de la vérité avait énormément choqué. L’un des plus grands philosophes d’Europe y étalait les vicissitudes de sa vie sexuelle, son masochisme, son exhibitionnisme, son habitude de la masturbation, etc.
Chateaubriand est infiniment plus pudique et ne nous dit pratiquement rien de sa vie sentimentale. « Rousseau, écrit-il avec désapprobation, croit devoir à sa sincérité comme à l’enseignement des hommes la confession des voluptés suspectes de sa vie. » (I, p. 169). À peine François-René avoue-t-il son trouble d’adolescent au moment de ses premières pollutions nocturnes accompagnées de la lecture des poètes érotiques latins (I, p. 94-95).
En revanche, Chateaubriand nous ouvre le continent Histoire largement ignoré de Rousseau. Il est même le premier historien de son siècle. C’est que l’histoire a terriblement bougé sous les yeux d’un homme qui en fut tantôt victime, tantôt acteur, comme soldat, ambassadeur, ministre. Lire Chateaubriand, c’est d’abord partager l’expérience d’un aristocrate qui, à vingt ans, se trouve à Paris quand éclate la Révolution, et qui vivra tous les événements en direct, ce qui n’est le cas d’aucun des principaux auteurs du XIXe siècle. Il faut prévenir que c’est une image de luimême largement retouchée qu’il nous livre, dont bien des calculs de politique, de carrière, voire d’argent ont été effacés. Autant le savoir, Chateaubriand ment comme il écrit ! »

Lire les romantiques français, François-René de Chateaubriand (1768 - 1848), pages 33 à 40.

 

« Il ne faut jurer de rien, écrit en 1836, est un « proverbe », comme on disait au XVIIIe siècle d’une petite chose faite pour être jouée simplement dans un salon. Ce proverbe très spirituel joue sur un étonnant changement de ton. Valentin est un viveur que son oncle sermonne : on ne peut vivre ainsi en  dilapidant la fortune d’autrui ! Il est temps de se ranger : qu’il épouse mademoiselle de Mantes ! Valentin se moque insolemment de son oncle et du mariage. Il finit pourtant par accepter d’épouser la demoiselle à condition d’avoir la certitude de ne pas être trompé, et, pour cela, il se donne huit jours pour la séduire sous une fausse identité : s’il échoue, il l’épouse ! Il met en scène un faux accident de voiture pour être hébergé dans le château de la jeune fille, mais, après s’être indigné de sa vulgarité quand Cécile veut lui faire monter du bouillon, Valentin s’éprend tout simplement de cette fille positive et pleine de bon sens et lui accorde sa main. Il avale le bouillon « tout d’un trait » et le trouve « le meilleur du monde ». Bien sûr, Musset joue sur l’inattendu dans ce dénouement qui n’est pas dénué d’ironie, mais il se pourrait bien que ce soient ceux qui ont ri avec le libertin qui en fassent les frais. Riez si vous voulez, moi, je fais un mariage d’amour, semble dire le protagoniste, et nous verrons bien qui a fait le plus mauvais choix.
Musset apôtre du mariage d’amour, comme Rousseau ou comme Balzac ! Qui l’aurait cru ? Décidément, il ne faut jurer de rien chez ce libertin. D’ailleurs, Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée, neuf années plus tard, offrira la même sorte de moralité.
Un comte flirte avec une marquise au coin du feu. Celle-ci repousse ses avances et se moque de ses compliments stéréotypés. Agacement. En plus, les courants d’air la dérangent chaque fois qu’il ouvre la porte pour sortir – sans le faire. Elle ne sera sa maîtresse en aucun cas ! Il lui demande alors le mariage, ce qu’elle accepte avec enthousiasme. Cet incroyable dénouement court-circuite les frères ennemis que sont libertinage et passion romantique, lesquels s’entendent au moins sur un point, le refus du mariage. On trouvera dans Un Caprice, de 1837, la pièce de Musset la plus jouée à la Comédie-Française, un autre dénouement favorable à la paix des foyers : ce sont en général les femmes qui, par leur sagesse et leur habileté, contrôlent la tendance masculine au vagabondage.

 

Comment écrit Musset ?

Musset, c’est d’abord la légèreté du champagne dans un verre de cristal, mais un champagne vite éventé et un verre vite brisé. La légèreté et la fragilité, qualités tragiques autant que gracieuses, caractérisent l’écriture de Musset comme sa thématique.

   À l’âge où l’on est libertin,
   Pour boire un toast en un festin
   Un jour je soulevai mon verre.
   En face de moi vint s’asseoir
   Un convive vêtu de noir,
   Qui me ressemblait comme un frère. […]
   Et mon verre en touchant le sien
   Se brisa dans ma main débile. (Nuit de décembre)

En 1839, Musset éprouva une grande passion pour Rachel, la grande tragédienne, qui devint sa maîtresse. Rachel étonnait par la simplicité de son jeu. Elle parlait sur scène ! Sans déclamer, sans pousser des cris furieux, sans rien concéder aux effets conventionnels du temps. La poésie de Musset, c’est pareil, familière et facile, proche de la prose, de l’oralité même.
Musset est peut-être le premier à s’être radicalement débarrassé de l’attirail mythologique qui encombre la poésie française depuis trois siècles. Pas étonnant, si ses vers sont si aériens : il les a dégraissés des signes extérieurs de richesse que constituaient les comparaisons rituelles ornées de tous les noms propres connus des bons élèves de collège. Refusant les rimes riches, indifférent à la virtuosité langagière, à la luxuriance des mots. Un art minimaliste qui étonna et choqua les romantiques autant que les classiques.
Le débat cristallisa à propos de La Ballade à la lune, du Verlaine déjà, qui scandalisa fort en 1829 :

   C’était, dans la nuit brune,
   Sur le clocher jauni,
   La lune,
   Comme un point sur un i.
   Lune, quel esprit sombre
   Promène au bout d’un fil,
   Dans l’ombre,
   Ta face et ton profil ? […]

On peut comparer avec Croquis parisien de Verlaine (dans Poèmes saturniens) :

   La lune plaquait ses teintes de zinc
   Par angles obtus.
   Des bouts de fumée en forme de cinq
   Sortaient drus et noirs des hauts toits pointus.
   Le ciel était gris. La bise pleurait
   Ainsi qu’un basson.
   Au loin, un matou frileux et discret
   Miaulait d’étrange et grêle façon. »

Lire les romantiques français, Alfred de Musset (1810 - 1857), pages 131 à 133.

 

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