lettres

Culture générale

Une nécessité ?

L'intérêt d'une culture générale de spécialiste


Culture générale de l'honnête homme et culture générale de spécialiste.


Évoquer la culture générale, c’est souvent se placer dans une position curieuse et imprécise qui consisterait à signifier qu’il y aurait une culture fondamentale en amont des domaines spécialisés du savoir. Cette culture serait un fourre-tout à maîtriser pour briller en société et avoir de la conversation. Si maîtriser un peu de tout, et ne rien savoir de précis, est effectivement utile dans les dîners mondains, et fait partie de ces codes culturels qui jouent dans l’appréciation de la compagnie d’une personne, il n’est pourtant pas ici question de vous conseiller de devenir des sophistes ou des artisans de l’artifice culturel. Pour utile que cela peut être, notamment lorsqu’on habille ce savoir-faire mondain de la dignité du qualificatif d’honnête homme, l’acquisition d’une telle culture n’a ni méthode, ni véritable intérêt au plan de la réussite de vos études académiques, quand bien même il est certain que la maîtrise de ces codes peut vous aider dans votre sociabilité universitaire et sociale.
Tout au contraire, il semble ici nécessaire de distinguer la culture générale de l’honnête homme conversant en société, de la culture générale du spécialiste en sciences humaines raisonnant dans sa discipline.
Comme vous vous en apercevrez rapidement dès les premières semaines de cours, et peut-être contrairement à vos attentes, l’engagement dans un cursus disciplinaire ne correspond pas seulement à une exigence de spécialisation. Autrement dit, et de prime abord paradoxalement, la logique à l’œuvre dans la formation à une discipline des sciences humaines n’est pas une logique strictement disciplinaire, qui vous conduirait à ne vous intéresser qu’à la discipline que vous avez choisie, à l’exclusion de toute autre. Ce que l’on désigne ici par culture générale de spécialiste part ainsi du constat que les différentes disciplines des sciences humaines se répondent, quand bien même chaque discipline possède sa logique et sa méthode propre. Ces disciplines analysent, pour le dire de façon très générale, les comportements humains sous des angles d’approches différents (le comportement économique, moral, politique, social..), mais complémentaires, puisque ces angles renvoient à des personnes dans lesquelles les champs de savoir, et les raisons d’être ne sont jamais dissociés. La culture générale de spécialiste est donc une culture qui s’attache à comprendre rigoureusement la façon dont les autres disciplines interagissent avec un domaine de spécialité. Il est, par exemple, indispensable de prendre en compte les motivations morales ou économiques d’un individu afin de comprendre de quelle manière les règles juridiques peuvent imposer des contraintes aux citoyens.


L'absence d'une culture générale de spécialiste comme raison de l'échec.


Deux raisons peuvent être invoquées pour insister sur l’intérêt d’acquérir une culture générale de la spécialité.
D’une part, les formations de premier cycle sont trop spécialisées. Elles font comme si les étudiants possédaient déjà une culture et une méthode de travail suffisantes pour être informés des apports des sciences humaines connexes à leurs propres disciplines. Les pouvoirs publics ont bien conscience de la difficulté, puisque le passage au système d’organisation des études LMD (Licence – Master – Doctorat) a été l’occasion d’une refonte partielle des premiers cycles, qui doivent désormais intégrer des enseignements de culture générale de la discipline pour 25% des contenus de cours. Cependant, la nouveauté du dispositif, la lente adaptation des réformes dans le détail des programmes, et la difficulté que peut présenter le fait d’alléger l’enseignement de la spécialité au profit d’un enseignement plus culturel et général, ont pour conséquence que ces enseignements n’en sont qu’à leurs balbutiements, et ne parviennent pas encore à porter totalement leurs fruits. En outre, comme en témoigne la pesanteur d’un habitus de langage qui fait que l’on parle encore de « facultés » en France (alors que ces structures institutionnelles ont officiellement disparu), la conscience du décloisonnement des champs disciplinaires n’est pas devenue une réalité.
D’autre part, le fait que la logique de spécialisation reste l’objet principal de préoccupation des étudiants a des conséquences lourdes en termes de compréhension des exigences disciplinaires elles-mêmes. Il y a en effet une disjonction de plus en plus forte entre le discours de l’enseignant, qui suppose la mobilisation d’une culture associant la discipline aux apports de la culture des autres champs disciplinaires, et l’écoute des étudiants, qui se focalise sur la culture de la discipline.
Cette disjonction est d’autant plus grande que les étudiants de Licence se trouvent confrontés, notamment en troisième année, à des sortants de classes préparatoires qui ont eu une formation pluridisciplinaire assez forte, maîtrisent donc plus finement les présupposés du discours enseignants, et peuvent dès lors mieux satisfaire aux attendus des examens, quand bien même leur culture de spécialistes peut parfois être moins précise. En tant qu’étudiants de premiers cycles, vous risquez donc de payer de votre échec l’absence d’une culture générale de spécialiste.

Tous les + pour réussir :

L'auteur

Geoffroy Lauvau

 

Agrégé de philosophie, Geoffroy Lauvau est ATER à l'Université de Paris-Sorbonne (Paris IV) et membre de l'Observatoire européen des politiques universitaires (OEPU).
Spécialisé en philosophie politique et éthique, il achève actuellement un doctorat qui réfléchit à la confrontation entre la rationalité économique et la logique d'organisation de l'institution universitaire.